
La Russie tsariste a inventé son propre rapport à la mosaïque, à mi-chemin entre la tradition byzantine héritée de la christianisation et le commesso florentin importé par les ateliers d’Italie. Le résultat est une école originale, où la pierre semi-précieuse devient le matériau favori, et où l’Oural fournit l’essentiel des couleurs.
Une double origine
La Russie a connu deux traditions mosaïques distinctes, séparées par plusieurs siècles. La première, byzantine, accompagne la christianisation de la Russie kievienne à la fin du Xe siècle. La cathédrale Sainte-Sophie de Kiev (1037) conserve l’un des plus anciens ensembles : la Vierge Orante de l’abside, mesurant cinq mètres et demi de hauteur, est restée intacte malgré les destructions successives. Les artisans qui l’ont réalisée sont venus directement de Constantinople, à l’invitation des grands-princes de Kiev.
Cette tradition byzantine se prolonge à Novgorod, à Vladimir, puis à Moscou, mais elle s’amenuise au cours du Moyen Âge russe. La mosaïque cède progressivement le pas à la peinture d’icône, qui devient le médium religieux dominant. Il faut attendre le XVIIIe siècle et la politique de modernisation de Pierre le Grand pour qu’un nouveau cycle mosaïque s’ouvre, sur des bases entièrement différentes.
Lomonossov et la mosaïque scientifique
La relance moderne porte le nom d’un personnage inattendu : Mikhaïl Lomonossov, le savant universel russe du XVIIIe siècle, à la fois chimiste, poète et historien. Vers 1750, Lomonossov étudie de près les techniques mosaïques italiennes lors d’un séjour scientifique à Marbourg. De retour en Russie, il fonde un atelier expérimental près de Saint-Pétersbourg et entreprend de produire localement des pâtes de verre colorées équivalentes aux smalti italiens.
Lomonossov réussit à fabriquer plusieurs centaines de teintes différentes et réalise lui-même plusieurs grandes mosaïques, dont une Bataille de Poltava de cinq mètres sur dix conservée à l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg. Le projet est interrompu par sa mort en 1765, mais il a établi un précédent : la Russie peut produire localement les matériaux et les œuvres mosaïques sans dépendre des importations italiennes.
Les pierres de l’Oural
L’innovation russe principale arrive avec l’exploitation systématique des gisements minéraux de l’Oural, à partir du milieu du XVIIIe siècle. La région recèle des pierres semi-précieuses d’une grande variété : malachite verte, lapis-lazuli bleu, rhodonite rose, jaspe de plusieurs teintes, aventurine dorée, marbres rares. Ces matériaux, disponibles en grandes quantités, deviennent la base de la mosaïque russe impériale.
La technique adoptée n’est pas l’opus tesselatum antique, mais le commesso fiorentino appris en Italie. Les artisans russes l’adaptent toutefois aux dimensions monumentales : on parle alors de mosaïque russe proprement dite, c’est-à-dire l’application de fines plaques de pierre semi-précieuse découpées sur mesure pour habiller des objets d’art, des meubles, et des éléments architecturaux entiers, colonnes, vases, cheminées.
La Salle de la Malachite
Le sommet de la technique se trouve au Palais d’Hiver de Saint-Pétersbourg, dans la salle dite de la Malachite, réaménagée en 1839 par Alexandre Brioullov pour la grande-duchesse Alexandra Fiodorovna. Les colonnes, les cheminées et plusieurs vases sont entièrement habillés de plaques de malachite assemblées si finement qu’on ne distingue plus les joints. La pièce est devenue, après 1917, le théâtre de plusieurs événements historiques majeurs : c’est dans la salle voisine que le gouvernement provisoire fut arrêté lors de la Révolution d’Octobre.
D’autres réalisations majeures ornent les résidences impériales : la tombe de Pierre III à la cathédrale Pierre-et-Paul, la cathédrale Saint-Isaac dont les colonnes intérieures combinent malachite et lapis-lazuli, ou la salle de Jaspe du palais Ioussoupov. À chaque fois, l’effet recherché est celui d’une richesse géologique mise en scène à l’échelle monumentale.
L’usine impériale de Peterhof
Pour soutenir cette production, le gouvernement impérial fonde en 1721 une usine lapidaire à Peterhof, près de Saint-Pétersbourg. L’établissement reste actif pendant deux siècles. Il produit non seulement des éléments architecturaux pour les palais impériaux, mais aussi des objets de luxe destinés au marché européen : vases offerts aux cours étrangères, cadeaux diplomatiques, parures de meubles. Le musée de l’Ermitage conserve une partie importante de cette production.
La révolution de 1917 met un terme à cette production luxueuse. L’usine de Peterhof est nationalisée puis transformée en école technique. Au XXe siècle, la tradition mosaïque russe se réoriente vers le métro de Moscou. Dont plusieurs stations comme Maïakovskaïa ou Park Pobedy comportent des mosaïques de propagande soviétique : et vers la restauration patrimoniale, qui occupe toujours l’Centre d’État de restauration de Saint-Pétersbourg.
Aperçus visuels
Malachite et Ermitage
À lire et à voir
- Musée de l’Ermitage (Saint-Pétersbourg) : Salle de la Malachite et collections lapidaires impériales
- Cathédrale Saint-Isaac (Saint-Pétersbourg) : colonnes en malachite et lapis-lazuli
- Cathédrale Sainte-Sophie de Kiev : mosaïques byzantines du XIe siècle, dont la Vierge Orante
- Stations Maïakovskaïa, Komsomolskaïa, Park Pobedy du métro de Moscou
- Anne Odom, Russian Mosaics in the Hermitage, State Hermitage Museum, 2010
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Lomonossov et la renaissance scientifique
Mikhaïl Lomonossov (1711-1765), polymathe russe formé à l’académie slavo-gréco-latine de Moscou puis à Marbourg, redécouvre la fabrication de la pâte de verre colorée perdue depuis la fin de Byzance. Entre 1748 et 1765, il met au point près de quatre mille recettes de verre, dont les couleurs nourrissent toute la production russe ultérieure.
La manufacture d’Oust-Rouditsa
Fondée en 1753 sur ses propres terres, près de Saint-Pétersbourg. Premier atelier industriel européen de pâte de verre colorée. Ses émaux servent aux mosaïques de la cathédrale Saint-Isaac, du tombeau d’Élisabeth Petrovna et du portrait monumental de Pierre le Grand commandé par Catherine II.
Le portrait de Pierre le Grand
Réalisé par Lomonossov en personne entre 1754 et 1759, ce portrait en mosaïque de 4 mètres de haut est aujourd’hui conservé à l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg. Plus d’un million de tesselles, dans quelques milliers de nuances toutes fondues à Oust-Rouditsa. Première tentative russe d’égaler les mosaïstes vatican.
Le métro de Moscou
L’URSS reprend la tradition à partir de 1935. Le métro de Moscou, conçu comme un palais souterrain du peuple, intègre des mosaïques monumentales dans plus d’une trentaine de stations. Les artistes Alexandre Deïneka, Pavel Korine et Vladimir Frolov dirigent les chantiers majeurs.
Maïakovskaïa (1938)
Trente-quatre panneaux ovales au plafond, conçus par Deïneka et exécutés par l’atelier Frolov de Léningrad : athlètes, parachutistes, ouvriers, scènes du ciel soviétique. Les mosaïques posées à l’horizontale en plafond exploitent à plein le jeu de la lumière des lampadaires sur les tesselles inclinées.
Komsomolskaïa (1952)
Huit grands panneaux historiques dans la station radiale de la ligne 5. Évocation de la résistance russe à travers les siècles, d’Alexandre Nevski à la Grande Guerre patriotique. Une des mosaïques soviétiques les plus complètes encore accessibles au public.
§ Questions fréquentes
Pourquoi la mosaïque russe démarre-t-elle si tard ?
La Russie a hérité de Byzance des mosaïques médiévales (Saint-Sophie de Kiev, XIe siècle). Mais le savoir-faire de fabrication des émaux s’est perdu avec l’invasion mongole (1240). Pendant cinq siècles, les rares mosaïques produites importaient leur matériau d’Italie. Lomonossov rétablit la chaîne complète : production de tesselles + atelier de pose.
La cathédrale Saint-Isaac contient-elle des mosaïques ?
Oui, l’iconostase et plusieurs murs intérieurs sont décorés de mosaïques exécutées entre 1851 et 1917, principalement par l’atelier de l’Académie impériale des arts. Les peintures murales originales de Karl Brioullov ont été remplacées par leurs versions en mosaïque pour résister à l’humidité du climat de la Néva. Surface totale : environ 600 m².
Le métro de Moscou se visite-t-il comme un musée ?
Oui, les stations historiques (Maïakovskaïa, Komsomolskaïa, Novoslobodskaïa, Kievskaïa) sont accessibles avec un simple ticket de transport. Les visites guidées thématiques sont proposées par plusieurs opérateurs locaux. Le métro est ouvert de 5h30 à 1h du matin.