La mosaïque au Moyen Âge

Mosaïque médiévale, pavement cosmatesque
Pavement cosmatesque, technique mosaïque caractéristique du Moyen Âge italien (XIIe-XIIIe siècles).
Publie le 1 decembre 2024 Mis a jour le 24 mai 2026 Par la redaction CATMOZ

L’idée que le Moyen Âge oublie la mosaïque tient mal à l’examen. Dans certaines régions, la technique disparaît effectivement au profit du carreau émaillé et de la sculpture peinte. Mais dans d’autres, Italie centrale et méridionale, Sicile normande, France carolingienne. La mosaïque reste vivante, parfois sous des formes nouvelles.

Une géographie inégale

La carte mosaïque du Moyen Âge occidental n’est pas homogène. Dans la France et l’Allemagne médiévales, la technique recule effectivement à partir du IXe siècle. Le sol s’orne plutôt de carreaux de céramique émaillée, technique moins coûteuse en main-d’œuvre spécialisée. Les murs reçoivent peintures et fresques. Il faut imaginer le contraste : dans les églises romanes du nord, les fresques racontent l’histoire sainte ; dans les églises byzantines et leurs satellites, ce sont les mosaïques d’or qui le font, avec une autre temporalité.

L’Italie du Sud et la Sicile, au croisement des mondes byzantin, latin et musulman, maintiennent la tradition pariétale. Rome continue à produire, mais surtout pour le sol et avec une technique très particulière qui la rattache au passé antique tout en l’inventant à nouveau. Cette technique porte un nom : cosmatesque.

Les Cosmati et le pavement médiéval

Le mot vient de la famille Cosma, ou plutôt des plusieurs lignées d’artisans romains qui se succèdent du XIIe au XIVe siècle. Ces ateliers développent un type de pavement original : grandes plaques de porphyre et de marbre coloré, prélevées dans les ruines antiques, découpées en rondelles ou en figures géométriques, encadrées de bandes ornementales en mosaïque fine. La technique combine l’opus sectile antique et la mosaïque proprement dite.

Le résultat se retrouve dans la plupart des grandes églises romaines : Santa Maria Maggiore, San Clemente, San Lorenzo fuori le Mura, Santa Maria in Cosmedin. Les pavements cosmatesques ornent aussi les ambons, les clôtures de chœur, les sièges épiscopaux. Hors de Rome, on les trouve à Westminster Abbey (le pavement du sanctuaire, réalisé en 1268 par Pietro et Odorico romains) et dans quelques cathédrales du sud de l’Italie. Ils représentent l’effort le plus visible de continuité avec l’Antiquité dans la mosaïque médiévale occidentale.

La Sicile normande

Au XIIe siècle, la Sicile passée sous domination normande devient le creuset le plus original. Les souverains Roger II, Guillaume Ier et Guillaume II font venir des artisans byzantins, intègrent des éléments musulmans hérités de la période arabe précédente, et commandent des programmes mosaïques d’une ampleur considérable. Trois sites résument cet héritage.

La chapelle Palatine de Palerme, consacrée en 1140, présente un programme byzantin classique : Christ pantocrator, scènes bibliques, adapté à une architecture latine. La cathédrale de Monreale (1174-1182) déploie environ 6 500 m² de mosaïques, ce qui en fait l’un des plus grands ensembles médiévaux conservés. La cathédrale de Cefalù, plus petite mais antérieure, présente l’un des plus beaux Christ pantocrator de l’abside.

Particularité sicilienne : les inscriptions accompagnant les figures sont parfois bilingues, grec et latin. La cathédrale de Monreale conserve même des inscriptions arabes dans certaines parties secondaires. Ce trilinguisme exprime visuellement l’identité composite du royaume normand de Sicile, entre Orient byzantin, Occident latin et substrat arabo-musulman.

Venise et Saint-Marc

Venise occupe une position particulière. Politiquement liée à Byzance jusqu’au XIIIe siècle, elle adopte le style byzantin de mosaïque pour décorer sa basilique d’État, Saint-Marc. Les travaux commencent au XIe siècle et se poursuivent par phases successives jusqu’au XVIIe. Aujourd’hui, l’intérieur de la basilique offre une coupe historique complète de l’évolution du style mosaïque, du byzantin pur (XIIe-XIIIe) à la transition vers le maniérisme renaissant (XVIe-XVIIe).

Le sac de Constantinople par les croisés en 1204 enrichit la basilique d’œuvres et de matériaux pillés. Une partie des chevaux de bronze qui ornent la façade extérieure proviennent de l’hippodrome byzantin ; certaines mosaïques utilisent des tesselles d’or originellement byzantines, refondues sur place. Cette dimension prédatrice de l’art vénitien médiéval fait aujourd’hui débat dans les musées concernés.

Le carreau qui remplace la tesselle

Dans la France et l’Angleterre médiévales, la mosaïque cède progressivement la place à un autre revêtement : le carreau émaillé. Le procédé apparaît au XIIe siècle, atteint son apogée au XIVe. Il s’agit toujours de couvrir un sol avec des éléments décoratifs assemblés, mais ces éléments sont désormais préformés en argile cuite et émaillée, à des dimensions standardisées. Les motifs, fleurs de lys, animaux, blasons. Sont peints sur l’émail ou obtenus par incrustation.

L’abbaye de Saint-Denis, Westminster Abbey, la cathédrale de Reims conservent encore des pavements de carreaux émaillés médiévaux. Strictement parlant, ce n’est plus de la mosaïque, l’unité de base n’est plus la tesselle taillée, mais la parenté technique reste évidente. Le carreau médiéval prépare déjà la voie à l’azulejo portugais et au zellige marocain mentionnés dans l’article précédent.

Aperçus visuels

Venise et Rome cosmatesque

Mosaïques de Saint-Marc, Venise
Mosaïques de Saint-Marc, Venise
Pavement cosmatesque romain
Pavement cosmatesque romain

À lire et à voir

  • Chapelle Palatine, cathédrale de Monreale, cathédrale de Cefalù (Sicile)
  • Basilique Saint-Marc (Venise) : ensemble mosaïque s’étalant sur six siècles
  • Pavements cosmatesques de Rome (Santa Maria Maggiore, San Clemente, San Lorenzo)
  • Pavement cosmatesque de Westminster Abbey (Londres)
  • Eve Borsook, Messages in Mosaic: The Royal Programmes of Norman Sicily 1130-1187, Clarendon Press, 1990

Suite : Mosaïque Renaissance. Précédent : Mosaïque arabo-musulmane. Retour au dossier complet.

L’opus alexandrinum et les Cosmati

Au XIIe siècle, une famille romaine de marbriers, les Cosmati, met au point un style de mosaïque géométrique qui couvrira pendant deux siècles les sols et les meubles liturgiques des églises italiennes. La technique combine opus sectile (plaques découpées) et tesselles fines disposées en bandes ondulées.

Le procédé Cosmati

Le matériau de base provient des ruines antiques : porphyre rouge des forums, serpentine verte des thermes, marbre blanc statuaire. Les marbriers découpent ces matériaux nobles en disques (rotae), bandes, losanges, qu’ils incrustent dans un fond de marbre blanc. Les interstices sont remplis de mosaïque traditionnelle, souvent dorée.

Les chantiers majeurs

Le pavement de la cathédrale d’Anagni (1227), le sol de Santa Maria in Cosmedin à Rome, le chœur de la cathédrale de Westminster (1268, atelier romain importé en Angleterre par Henri III) en sont les exemples les plus aboutis. Le procédé sera repris au XIXe siècle par les ateliers néo-romans britanniques.

Les mosaïques romanes en France

Hors d’Italie, la mosaïque médiévale française est plus rare mais existe.

Saint-Denis et l’abbatiale royale

L’abbé Suger fait poser entre 1140 et 1144 plusieurs pavements de mosaïque géométrique dans la basilique royale de Saint-Denis. Travail attribué à des artisans italiens venus assister la construction du nouveau chœur gothique. Quelques fragments subsistent dans les collections du Louvre.

Lyon et la cathédrale Saint-Jean

Le chœur conserve des pavements romans du XIIe siècle, partiellement conservés sous les sols gothiques. Motifs géométriques inscrits dans des cercles, lecture symbolique des planètes et des éléments.

Sicile normande, carrefour des traditions

La Sicile, conquise par les Normands en 1072, devient un creuset unique. Roger II et ses successeurs commandent des mosaïques à des ateliers byzantins (pour les fonds dorés), à des Arabes (pour les motifs géométriques), à des Latins (pour les saints). Cefalù (1148), Monreale (1180), la Chapelle palatine de Palerme (1140) en sont les ensembles les plus complets, avec un total de 8 000 m² de mosaïques.

§ Questions fréquentes

La mosaïque a-t-elle disparu au Moyen Âge ?

Non, elle s’est restreinte. La fresque devient le décor mural privilégié des églises romanes et gothiques, plus rapide et moins coûteuse. La mosaïque survit surtout dans les sols (Cosmati), dans la Sicile normande et dans quelques chantiers prestigieux (Saint-Denis, Westminster). Mais la production de masse antique n’a plus d’équivalent.

Pourquoi les Cosmati réutilisaient-ils des marbres antiques ?

Rome regorgeait de ruines antiques contenant des matériaux précieux : porphyre impérial égyptien (inaccessible en commerce ordinaire), serpentine, marbres colorés. Les Cosmati ont organisé une véritable filière de récupération sur les forums, les thermes et les villas suburbaines. C’est aussi un geste symbolique : intégrer la grandeur antique dans le décor chrétien.

Existe-t-il un livre de référence sur les Cosmati ?

Edward Hutton, The Cosmati: The Roman Marble Workers of the XIIth and XIIIth Centuries, publié en 1950, reste la référence en anglais. En français, Xavier Barral i Altet a publié plusieurs études sur les pavements romans, notamment dans Le Décor du pavement au Moyen Âge (École française de Rome, 1997).