Pavement cosmatesque romain
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Carrelage cosmati : du pavement médiéval italien à nos intérieurs

Pavement cosmatesque dans une église romaine
Pavement cosmatesque, opus sectile médiéval typique des grandes basiliques romaines.

Avant de redevenir une tendance déco, le pavement cosmati a couvert les sols des plus grandes basiliques romaines pendant deux siècles et demi. Ce qui semble aujourd’hui un motif vintage à appliquer dans une entrée chic est, à l’origine, l’œuvre de quelques familles d’artisans marbriers qui ont façonné l’esthétique du Moyen Âge italien.

D’où vient le mot cosmati ?

Le terme désigne plusieurs lignées de marbriers romains qui se sont succédé entre le XIIe et le XIVe siècle. Le nom le plus connu, Cosma, apparaît dans plusieurs signatures gravées dans les pierres : magister Cosmatus fecit. Les historiens en ont fait un terme générique, comme on dit « gobelin » pour désigner les tapisseries de la manufacture parisienne. En réalité, les Cosmati désignent au moins quatre familles d’artisans actives à Rome et dans la campagne romaine pendant deux cent cinquante ans.

Leur spécialité tient en une équation simple : récupérer le marbre antique disponible en quantité dans les ruines romaines, le découper en éléments géométriques calibrés, puis l’incruster dans des compositions ornementales. Les Cosmati n’ont rien inventé. Ils ont systématisé une technique antique — l’opus sectile — pour répondre à la commande artistique d’un Moyen Âge italien qui cherchait sa propre identité visuelle, entre l’héritage romain et l’influence byzantine.

Qu’est-ce qui distingue un pavement cosmati ?

Trois éléments forment la signature stylistique. D’abord, le contraste entre quelques grandes plaques rondes ou rectangulaires de porphyre, de granite et de serpentine, prélevées sur des colonnes antiques sciées sur le quart, et des bandes étroites où s’entrelacent des motifs géométriques. Ensuite, ces bandes elles-mêmes : assemblées en mosaïque fine, avec des triangles, des carrés et des étoiles disposés en suites strictement répétitives. Enfin, la palette restreinte à quelques couleurs — pourpre du porphyre, vert du serpentin, blanc du marbre, jaune du giallo antico, parfois de l’or dans les éléments les plus prestigieux.

Cette économie de moyens était une contrainte autant qu’un choix esthétique. Le porphyre vert et rouge utilisé venait d’Égypte et de la mer Rouge ; après la fin de l’Empire romain, les carrières étaient inaccessibles. Les Cosmati ne pouvaient utiliser que les stocks récupérés sur les monuments antiques en ruine. Cette pénurie a engendré un style, comme souvent dans l’histoire de l’art décoratif.

Où voir des pavements cosmati aujourd’hui ?

Rome conserve une dizaine de sols cosmati visibles librement. Les plus complets se trouvent à Santa Maria Maggiore, San Clemente et San Lorenzo fuori le Mura. La basilique Santa Maria in Cosmedin, qui doit son nom à la richesse de son décor, abrite un pavement particulièrement préservé. À l’extérieur de Rome, on trouve des œuvres de Cosmati à Tivoli, à Civita Castellana, et dans la cathédrale d’Anagni où le pavement de la crypte est l’un des plus raffinés du corpus.

Une exportation prestigieuse a porté la signature jusqu’à Londres. En 1268, deux artisans romains, Pietro et Odorico, sont envoyés à l’abbaye de Westminster sur commande de l’abbé Richard de Ware, pour réaliser le pavement du sanctuaire où sont sacrés les rois et les reines d’Angleterre. Le sol cosmati de Westminster est resté caché sous une moquette pendant la majeure partie du XXe siècle. Sa restauration, achevée en 2010, l’a remis en évidence à temps pour les couronnements suivants.

Comment le style cosmati revient-il dans la décoration contemporaine ?

Le retour s’est fait par deux portes. D’une part, par les fabricants italiens de carrelage haut de gamme, qui ont commencé dans les années 2000 à proposer des collections inspirées des motifs cosmati. Le verbicain Sicis a créé une ligne Cosmati en mosaïque de marbre et d’or qui imite directement les pavements romains. D’autre part, par les designers d’intérieur, qui ont identifié dans ces compositions géométriques un répertoire utilisable dans des projets contemporains : entrées d’hôtels particuliers, sols de boutiques, vestibules de villas, espaces de réception.

Le carreau de ciment, qui partage avec le cosmati l’usage du motif géométrique répété, a contribué à familiariser le public avec cette esthétique. La frontière entre les deux techniques reste pourtant nette. Un vrai pavement cosmati utilise des plaques découpées dans la masse, parfois centimétriques, posées une à une dans un mortier. Un carreau de ciment est un élément standardisé de 20×20 cm, fabriqué en série dans un moule. L’effet visuel peut être proche ; le geste artisanal n’est pas comparable.

Peut-on installer un sol cosmati chez soi ?

Techniquement, oui. Économiquement, c’est une autre affaire. Un véritable pavement cosmati exige un mosaïste qualifié, des matériaux nobles (porphyre, serpentine, marbre de Carrare, parfois lapis-lazuli pour les éléments décoratifs centraux), et une pose qui se compte en jours par mètre carré. Le coût se situe rarement en dessous de 1 500 € le mètre carré tout compris pour un travail soigné. À titre de comparaison, un parquet en chêne massif posé par un artisan tourne autour de 200 € le mètre carré, et un carrelage en grès cérame haut de gamme rarement au-dessus de 300 €.

Le compromis le plus accessible passe par les collections industrielles d’inspiration cosmati. Plusieurs fabricants italiens et espagnols proposent des dalles de grand format imitant les motifs des pavements romains, avec un rendu acceptable à condition de ne pas se placer trop près. Les puristes critiqueront l’effet de série et l’absence de variation entre les plaques. Les pragmatiques noteront que la facture s’établit alors entre 80 et 150 € le mètre carré, marges et pose comprises.

Une troisième voie consiste à utiliser le motif cosmati en accent : un médaillon central dans une entrée, une bordure dans une bibliothèque, une frise dans un vestibule. La logique passe alors d’un revêtement utilitaire à un travail décoratif ponctuel, plus proche d’une commande artistique que d’un chantier de rénovation. Les coûts restent élevés mais la surface concernée se limite à quelques mètres carrés.

À lire et à voir

  • À Rome : Santa Maria Maggiore, San Clemente, San Lorenzo fuori le Mura, Santa Maria in Cosmedin (entrée libre)
  • À Londres : pavement du sanctuaire de Westminster Abbey (visites guidées spécifiques sur réservation)
  • À Anagni : pavement de la crypte de la cathédrale, considéré comme l’un des plus aboutis du corpus
  • Paloma Pajares Ayuela, Cosmatesque Ornament: Flat Polychrome Geometric Patterns in Architecture, Norton, 2002
  • Dorothy F. Glass, Studies on Cosmatesque Pavements, BAR Publishing, 1980

Pour aller plus loin dans le dossier histoire du magazine : la mosaïque au Moyen Âge, où le rôle des Cosmati est replacé dans le contexte médiéval italien. Voir aussi la mosaïque romaine dont l’opus sectile a directement inspiré les marbriers cosmati. Pour explorer les usages contemporains : terrazzo, cosmati et carreaux de ciment dans la rubrique carrelage d’art.

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