La mosaïque d’El Jem : le patrimoine antique tunisien
La mosaïque d’El Jem se lit comme un chapitre du patrimoine antique tunisien, inséré au pied du grand amphithéâtre romain de Thysdrus. Ces pavements et panneaux figurés ramènent aux usages et aux goûts d’une cité riche en oléiculture, active entre la fin du IIe siècle et le IIIe siècle ap. J.-C. L’étude des scènes animales et des venationes illustre la place des spectacles dans l’espace urbain.
Le site archéologique d’El Jem combine archéologie, architecture et art romain, tout en posant des questions de conservation contemporaines. La lecture des mosaïques et de la structure même de l’amphithéâtre permet d’aborder les pratiques de commande, les techniques d’atelier et les enjeux de mise en valeur pour la Tunisie.
Cet article est rédigé par Léa Bertolini, mosaïste formée à Spilimbergo et à Ravenne, rédactrice en chef du magazine CATMOZ.
L’essentiel La mosaïque d’El Jem documente l’importance des jeux et des venationes dans la cité de Thysdrus, en Tunisie, et illustre les techniques et motifs de l’art romain du IIIe siècle, tout en posant des défis de conservation et de présentation sur un site inscrit au patrimoine mondial.
Amphithéâtre d’El Jem et contexte urbain : architecture, dates et usage
L’amphithéâtre d’El Jem, l’ancien Colisée de Thysdrus, se dresse sur un terrain plat et domine le paysage par sa masse. L’édifice est daté généralement entre 230 et 250 ap. J.-C., période correspondant à l’apogée municipale et à l’évergétisme local. Sa construction marque un stade avancé de l’architecture de spectacles dans le monde romain africain.
Sa silhouette elliptique, aux axes de 148 et 122 mètres, et une arène de 65 par 39 mètres, correspond à une volonté d’accueil massif. Les estimations de capacité varient : 27 000 à 30 000 places selon plusieurs spécialistes, certaines opinions plus anciennes proposant des chiffres supérieurs. Ce volume illustre la fonction civique du monument, liée à la tenue des jeux, à la circulation des populations et aux conviviaux moments publics.
Matériaux et particularités constructives
Contrairement à la plupart des amphithéâtres romains, l’édifice d’El Jem a été bâti en grand appareil de grès dunaire, matière locale extraite d’une trentaine de kilomètres. Ce grès est blanc à l’extraction et prend une patine ocre avec le temps. Sa faible résistance a conduit à des choix structurels : murs épais, piles massives et voussoirs taillés pour limiter les saillies fragiles.
La façade comportait 64 arcades réparties sur trois niveaux, avec des ordres variés (corinthien et composite), et l’emploi d’un grand appareil confère au monument une lecture de pleins sur vides très différente du Colisée de Rome. La présence d’hypogées et d’escaliers intégrés démontre une réflexion fonctionnelle poussée sur les circulations et les accès des spectateurs.
Usage et transformation au fil des siècles
L’édifice a accueilli des spectacles de gladiateurs et surtout des venationes. Les aménagements souterrains, conçus comme partie intégrante du projet, comportent galeries et cellules pour animaux, monte-charges pour la mise en scène, et citernes pour l’approvisionnement en eau. Ces dispositifs se lisent aujourd’hui encore dans la topographie de l’arène.
À partir de l’époque byzantine, l’amphithéâtre a été transformé en forteresse, puis en refuge médiéval. Ces transformations expliquent certaines obstructions des arcades et la conservation inégale des gradins. Le monument a été intégré aux pratiques locales durant le Moyen Âge et l’époque moderne, parfois utilisé comme carrière de pierre, parfois protégé et visité.
| Élément | Mesure / description |
|---|---|
| Axes de l’ellipse | 148 m × 122 m |
| Arène | 65 m × 39 m |
| Podium | 3,50 m de hauteur, large de 0,90 m |
| Façade | 64 arcades sur trois niveaux |
La table ci-dessus synthétise les dimensions principales et facilite la comparaison avec d’autres monuments romains. Ces valeurs servent de repères pour l’archéologie architecturale et pour la planification des interventions de conservation. La connaissance précise des dimensions aide aussi à reconstituer les gradins et la capacité, éléments essentiels pour interpréter le rôle social du monument.
Insight final : comprendre la structure d’El Jem éclaire l’organisation des spectacles et leur impact sur la ville antique, en préparation des analyses iconographiques portées par les mosaïques que l’on aborde ensuite.

Les mosaïques d’El Jem : sujets, techniques et lectures iconographiques
Les panneaux muséographiés à El Jem et au musée du Bardo racontent la même histoire de spectacles. Les mosaïques figurent des scènes de chasse, des combats entre animaux et des représentations de venationes. Ces compositions sont datées principalement du IIe et IIIe siècles ap. J.-C. et témoignent d’un goût local pour les scènes animalières, en lien direct avec les usages de l’amphithéâtre.
Les tesselles employées varient entre 8 et 12 mm dans de nombreuses pièces, avec des matériaux locaux et importés : marbre, calcite, pâte de verre. La tessellation montre une maîtrise des nuances et du rendu du mouvement, par l’usage de contours associés à des fonds polychromes. Pour approfondir la matière, la notice sur les tesselles propose des comparaisons utiles sur les techniques.
Iconographie des venationes et sens social
Les mosaïques ne se contentent pas d’illustrer la chasse. Elles documentent la mise en scène des bêtes, le rôle des sodalités et l’économie des spectacles. Des scènes comme les « bestiaires festoyant » montrent des convives et des animaux endormis, rappelant les pratiques d’évergétisme et les échanges monétaires liés aux manifestations. Ces images renvoient aux archives matérielles de la cité autant qu’à ses pratiques sociales.
Les panneaux de Smirat et d’autres ensembles reliés à Thysdrus figurent des paiements, des symboles de sodalités et des inscriptions parfois fragmentaires. Ces éléments sont précieux pour comprendre les circuits économiques de l’Afrique romaine et la façon dont la mosaïque servait à afficher prestige et réseaux.
Technique et atelier : lectures pour le mosaïste
Les choix techniques révèlent l’organisation de l’atelier local. Les motifs répétitifs et l’emploi de filets décoratifs indiquent une production organisée, parfois standardisée. Les tesselles coupées avec régularité laissent percevoir l’influence des ateliers méditerranéens, comparable à la production romaine décrite dans les corpus sur l’opus tessellatum.
Le signalement des ateliers intervient aussi dans la comparaison avec d’autres centres, comme Ravenne. Les ateliers ravennates, étudiés longuement, offrent des références techniques utiles pour analyser les choix de pose et de motif employés à Thysdrus. La comparaison avec la pratique byzantine est également éclairante et renvoie aux corpus sur la mosaïque byzantine.
Exemple concret : la mosaïque dite « Lions dévorant un sanglier » (2,30 m × 1,60 m), conservée au musée d’El Jem, combine un réalisme animalier et une stylisation décorative. L’analyse de la pose des tesselles autour des contours montre un accent sur le modelé et la dynamique, technique partagée par d’autres pavements nord-africains.
- Étape 1 : préparation du lit de mortier et tracé du dessin de base.
- Étape 2 : choix des tesselles et pose en lignes de mouvement pour rendre le volume.
- Étape 3 : finition des joints et nettoyage pour stabiliser le panneau.
Cette liste synthétise les grandes étapes de fabrication observées sur les mosaïques de Thysdrus et confirmées par des études comparatives. Insight final : l’étude technique complète l’interprétation iconographique et offre des clefs pour la restauration et la conservation.
Fouilles, restauration et enjeux de conservation du patrimoine d’El Jem
L’archéologie menée à El Jem s’est déroulée en plusieurs phases : dégagement des amphithéâtres, fouilles des hypogées, campagnes de conservation du XXe siècle et interventions récentes. Les études ont permis de dater certains niveaux par la céramique et d’identifier des structures souterraines intégrées dès l’origine.
La fragilité du grès dunaire implique une politique de conservation préventive. Les interventions modernes ont visé la consolidation, la restitution ponctuelle de voûtes et l’ouverture d’escaliers pour améliorer l’accessibilité. Ces travaux, financés parfois par des mécénats internationaux, ont pour objectif la stabilisation et la lisibilité du monument.
Campagnes récentes et coopération internationale
Des campagnes de restauration notables ont eu lieu dans la seconde moitié du XXe siècle et au XXIe siècle. En 1979, l’inscription au patrimoine mondial a renforcé la visibilité de l’édifice. En 2019, des financements extérieurs et nationaux ont soutenu des travaux de consolidation et de mise en valeur. Le rôle des institutions internationales et des fonds de préservation culturelle a été déterminant.
Un lien utile pour la référence au statut patrimonial figure sur le site de l’UNESCO (whc.unesco.org), qui documente l’inscription et les critères d’exception.
Stratégie de conservation : priorités et actions
Plusieurs actions sont prioritaires :
- Surveillance environnementale pour limiter l’érosion par les pluies et le vent.
- Consolidation locale des parements affaiblis et piédestaux.
- Mise en place d’une muséographie adaptée pour réduire les flux sur les zones sensibles.
- Formation de restaurateurs locaux et échange de savoir-faire avec des ateliers reconnus.
Ces points constituent une feuille de route partagée par archéologues, restaurateurs et responsables patrimoniaux. La formation fait écho aux pratiques enseignées par les écoles de mosaïque, comparables aux enseignements de Spilimbergo, qui ont une longue tradition en restauration.
Insight final : la conservation d’El Jem demande un équilibre entre préservation matérielle, accessibilité et maintien du sens historique du site. Les mosaïques, comme les structures, doivent être traitées selon des protocoles adaptés au climat et au matériau régional.
Mise en valeur, musées et circulation des œuvres : du site au musée
La mise en valeur du patrimoine mosaïqué d’El Jem se fait à la fois sur site et en musée. Le musée archéologique d’El Jem expose de nombreux panneaux et éléments sculptés provenant des demeures thysdritaines. Une part importante des découvertes a également enrichi les collections du musée national du Bardo, à Tunis.
La présentation muséographique doit prendre en compte l’échelle, l’éclairage et la pédagogie. Les mosaïques destinées à la visite publique nécessitent des socles et des supports qui limitent les tensions mécaniques et permettent une lecture confortable des scènes. Les dossiers muséographiques intègrent souvent des comparaisons avec d’autres corpus, comme les travaux sur l’histoire générale de la mosaïque.
Circuits de visite et animations culturelles
Depuis 1985, l’amphithéâtre accueille un festival de musique symphonique chaque été, exploitant la bonne acoustique retrouvée après restauration. La programmation culturelle participe à la réanimation du lieu, mais elle oblige aussi à des aménagements temporaires contrôlés afin d’éviter tout dommage au bâti et aux pavements rapprochés.
La circulation des œuvres entre site et musée implique des choix de conservation. Certaines mosaïques demeurent in situ, protégées par des abris temporaires, tandis que d’autres sont exhumées pour stabilisation en laboratoire puis exposées. Ces décisions sont prises au cas par cas en fonction de l’état de conservation et de la valeur patrimoniale.
Acteurs, formation et transmission
La sauvegarde durable passe par la formation de techniciens, la documentation systématique et la diffusion des savoirs. Les ateliers de mosaïque contemporains, la communauté des restaurateurs et les institutions universitaires contribuent à la transmission. La collaboration entre spécialistes locaux et centres européens a enrichi les pratiques, sans pour autant uniformiser les approches.
Insight final : la mise en valeur doit préserver l’intégrité matérielle tout en offrant une expérience qui restitue le sens originel des mosaïques dans le contexte des spectacles et de la vie urbaine de Thysdrus.
Questions fréquentes
Quelle est la datation principale de l'amphithéâtre d'El Jem ?
La datation communément retenue situe la construction entre 230 et 250 ap. J.-C., période correspondant à l’apogée de la cité sous la dynastie sévérienne.
Pourquoi El Jem possède-t-il des mosaïques à thèmes de chasse ?
Les mosaïques reflètent les spectacles de venationes et l’importance des jeux publics. Elles servent aussi d’affichage social pour les commanditaires et les sodalités impliquées dans l’organisation des manifestations.
Quel matériau principal a été utilisé pour l'amphithéâtre ?
Le monument a été bâti en grand appareil de grès dunaire, une pierre locale extraite à une trentaine de kilomètres, caractérisée par une patine ocre et une sensibilité à l’érosion.
Quelles scènes représentent les mosaïques d’El Jem ?
Les panneaux présentent principalement des scènes de chasse, des combats entre animaux et des représentations liées aux venationes, illustrant la place des spectacles dans la vie sociale de Thysdrus.
Comment sont organisées les fouilles et la restauration sur le site ?
Les fouilles ont été menées par campagnes successives, appuyées par des études céramiques pour la datation. La restauration combine consolidation de la pierre, reconstitution partielle des voûtes et stabilisation des mosaïques, en lien avec des instituts spécialisés.
Où sont exposées les mosaïques découvertes à El Jem ?
Une partie des mosaïques est présentée au musée archéologique d’El Jem, d’autres panneaux ont été transférés au musée national du Bardo à Tunis pour conservation et exposition.
Quel est l’impact du climat sur la conservation des mosaïques ?
Le climat semi-aride, associé aux vents et aux variations thermiques, favorise l’érosion du grès et des joints. La conservation passe par des abris, une gestion de l’humidité et des interventions ciblées de stabilisation.
Comment le public peut-il approfondir sa connaissance des mosaïques ?
Les publications spécialisées, les catalogues muséaux et les corpus universitaires offrent des analyses iconographiques et techniques. Des visites guidées et des publications en ligne permettent d’accéder aux résultats de fouilles et aux interprétations récentes.