Basilique San Vitale, Ravenne
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Les ateliers Orsoni à Venise : visite de la dernière fonderie de smalti

Mosaïque byzantine à fond d'or dans une basilique italienne
Mosaïque à fond d’or dans la tradition byzantine, dont les feuilles d’or 24 carats sont aujourd’hui encore fabriquées artisanalement à Venise.

Dans une ruelle discrète du quartier de Cannaregio, à dix minutes du Rialto, une fonderie produit depuis 1888 les pâtes de verre qui couvrent les murs de Saint-Marc, de la Sagrada Família, des chapelles du Vatican et de la Knesset à Jérusalem. La Casa Orsoni est la dernière fonderie traditionnelle de smalti vénitiens en activité. Récit de ce qu’on y trouve quand on prend le temps d’y entrer.

Pourquoi Orsoni ?

Angelo Orsoni n’était pas le premier verrier de Venise. La cité produisait des pâtes de verre pour les mosaïques de Saint-Marc depuis le XIIe siècle, dans des ateliers dispersés autour de Murano. Au XIXe siècle, la spécialité décline : les nouveaux marchés industriels favorisent les émaux de Briare et les céramiques de Faenza. La survie de la tradition vénitienne dépend de quelques rares ateliers résistants, dont celui d’Antonio Salviati à Murano. C’est en travaillant comme apprenti chez Salviati qu’Angelo Orsoni apprend les recettes.

En 1888, à trente-deux ans, Orsoni fonde sa propre fonderie à Cannaregio. L’année est doublement symbolique. C’est celle de l’Exposition universelle de Barcelone, à laquelle Orsoni présente un panneau démonstratif qui lui vaudra la médaille d’or et déclenchera sa carrière européenne. C’est aussi l’année où Antoni Gaudí, à la recherche de matières lumineuses pour ses chantiers barcelonais, découvre les smalti Orsoni au stand de l’exposition. Cette rencontre conduira à la fourniture par Orsoni d’une partie des mosaïques de la Sagrada Família, du Parc Güell et de la Casa Batlló.

Qu’est-ce qu’une pâte de verre Orsoni ?

Le procédé reste inchangé depuis 138 ans. Du sable de quartz très pur, de la soude, de la chaux et des oxydes métalliques pigmentaires sont mélangés en poudre, chargés dans des creusets en argile réfractaire, et fondus dans des fours à bois (chêne et hêtre) qui atteignent 1 300°C. La pâte fondue est coulée sur des plaques en fonte, comprimée par un cylindre d’acier, et refroidie lentement pendant plusieurs heures. Le résultat se présente sous forme de galettes de 30 centimètres de diamètre et de 8 à 12 millimètres d’épaisseur, appelées pizze en dialecte vénitien.

La couleur dépend des oxydes ajoutés à la pâte de base. Cobalt pour les bleus profonds, cuivre pour les verts, fer pour les rouges et les jaunes ocre, manganèse pour les bruns, étain pour les blancs opaques. Les nuances intermédiaires sont obtenues par combinaisons précises, dosées au gramme près selon des formules transmises de génération en génération. Le catalogue actuel d’Orsoni comporte 3 500 nuances ; mais l’atelier garde la possibilité de produire à la demande des couleurs spéciales pour des restaurations patrimoniales nécessitant un raccord exact avec un fragment ancien.

Et les feuilles d’or vénitiennes ?

La spécialité la plus prestigieuse d’Orsoni reste les feuilles d’or 24 carats, technique héritée directement de la mosaïque byzantine. Une feuille d’or véritable, battue jusqu’à une épaisseur d’environ 0,0001 millimètre, est appliquée sur une fine couche de verre clair coulée à chaud. Une seconde couche de verre transparent vient recouvrir l’or et le sceller. Le sandwich obtenu est refroidi, puis débité en tesselles. La face visible présente un éclat doré profond, modulé par les irrégularités microscopiques du verre supérieur.

Plusieurs variantes de teinte existent. L’or jaune classique est produit avec une feuille d’or pur 24 carats. L’or blanc résulte de l’utilisation d’une feuille d’or-argent, plus pâle. L’or vert utilise une feuille d’or-cuivre, l’or rouge une feuille d’or-platine. Pour les restaurations patrimoniales très exigeantes, Saint-Marc de Venise, Saint-Pierre de Rome, Sainte-Sophie d’Istanbul lors de campagnes ponctuelles, Orsoni produit aussi des feuilles d’argent et de palladium pour les zones blanchâtres ou les détails techniques particuliers.

Visiter la Casa Orsoni

L’atelier propose des visites guidées sur réservation, en plusieurs langues dont le français. Le parcours dure environ 1h30 et comporte trois étapes. La première est l’atelier de coulée, accessible à la fin d’un cycle de production : on y voit les creusets, les fours en cours de refroidissement, les pizze récemment coulées en train de cristalliser. L’odeur particulière du bois brûlé et du verre chaud reste dans l’atmosphère longtemps après que les feux ont été éteints.

La deuxième étape est la salle des colori, un espace au premier étage où les 3 500 nuances de la production sont exposées sur des panneaux muraux organisés par familles chromatiques. Ce mur de couleurs, plusieurs dizaines de mètres carrés au total, est sans doute la collection chromatique la plus complète au monde dans le domaine du verre. Les designers d’intérieur et les mosaïstes y viennent pour choisir leurs teintes en présentiel, en testant les variations sous différents éclairages.

La troisième étape est l’atelier de taille, où une mosaïste de la maison fait une démonstration de débitage à la marteline et au tranchet. Voir les pizze fendues en quelques secondes, puis taillées en tesselles cubiques avec une précision millimétrique, donne une mesure tangible du métier. La maison vend aussi des kits débutants pour ceux qui repartent avec l’envie d’essayer.

Les stages de mosaïque Orsoni

La Scuola Orsoni, hébergée dans les mêmes locaux, propose des stages de plusieurs jours destinés aux amateurs et aux professionnels. Le programme typique combine techniques de pose directe, débitage à la marteline, exercices de composition géométrique et étude des sources iconographiques byzantines. Les stages d’une semaine couvrent typiquement la fabrication d’un petit panneau de 20×20 centimètres en pâte de verre, qui repart avec l’élève.

Le tarif se situe entre 800 et 1 500 € la semaine selon le programme, repas et matériaux inclus mais hors hébergement. La sélection est légère et accessible aux complets débutants. Plusieurs personnalités du monde de l’art y sont passées discrètement au fil des ans, attirées par la combinaison rare de l’enseignement traditionnel et de l’expérience vénitienne quotidienne.

Informations pratiques

  • Adresse : Cannaregio 1045, 30121 Venise (à proximité de la station vaporetto San Marcuola)
  • Visite : sur réservation préalable, payante (autour de 20 €), durée 1h30
  • Stages : programme publié par saison sur le site de la Scuola Orsoni
  • Lucio Orsoni, The Color Library of Mosaic, Damiani, 2009, ouvrage de référence sur l’atelier et son catalogue chromatique

Pour aller plus loin : la mosaïque byzantine dans le dossier histoire, où la technique du fond d’or est expliquée en détail. Voir aussi la mosaïque contemporaine où le rôle des fournitures Orsoni dans les chantiers de Gaudí, Chagall et Niki de Saint Phalle est documenté. Enfin la rubrique matériaux et tesselles pour les autres articles sur les fournitures haut de gamme.

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