Niki de Saint Phalle et le Jardin des Tarots : trente ans de mosaïque vivante

Pendant vingt ans, Niki de Saint Phalle a transformé un coteau toscan en une œuvre habitable de mosaïque monumentale. Le Jardin des Tarots, ouvert au public depuis 1998 mais commencé en 1979, reste l’une des entreprises les plus singulières de l’art contemporain. Et l’un des cas les plus aboutis de mosaïque libérée de ses fonctions d’ornement architectural.
D’où vient l’idée ?
Le projet naît en 1974 lors d’un séjour de Niki de Saint Phalle au Park Güell de Barcelone. Elle y découvre les sculptures recouvertes de céramique brisée d’Antoni Gaudí et de Josep Maria Jujol. Cette technique du trencadís, assemblage libre d’éclats de carrelage, devient pour elle la matière idéale pour des sculptures monumentales. L’artiste cherche depuis plusieurs années un médium qui résiste aux intempéries et permette des dimensions ambitieuses.
L’inspiration thématique vient des arcanes majeurs du tarot, qu’elle pratique depuis ses années américaines et dont elle aime le caractère narratif et symbolique. L’idée s’impose : un parc rassemblant les vingt-deux figures du tarot de Marseille, dans une lecture personnelle, à l’échelle architecturale, dans le sud de la Toscane. En 1978, une donation foncière de ses amis Caracciolo lui permet d’acquérir le terrain : un coteau de Garavicchio, près de Capalbio, en Maremme toscane, à 150 kilomètres au nord de Rome.
Comment a-t-elle construit le jardin ?
Les travaux commencent en 1979 avec la construction des structures en béton armé. Le compagnon de Niki, Jean Tinguely, sculpteur suisse spécialiste des sculptures mécaniques, conçoit les ossatures internes. Le maçon Doc Winsen, américain installé en Toscane, supervise les chantiers. Plusieurs assistants locaux participent à la mise en œuvre, dont Marina Karella, Pierre Marie Lejeune et plus tard sa fille Bloum Cardenas.
L’application des mosaïques se fait par couches successives. Niki choisit les matériaux directement : miroir cassé en grands éclats, céramique colorée acquise en quantité dans plusieurs usines italiennes, fragments de verre, parfois objets trouvés (capsules, pièces, fragments de vaisselle). Les éléments sont collés à la résine et au ciment-colle directement sur les sculptures. La logique est celle du collage : chaque fragment est posé selon une intuition immédiate, sans plan préétabli au niveau du détail. Les zones unies prennent les éclats les plus grands, les visages et les ornements demandent des fragments plus fins.
Le travail s’étale sur vingt ans, ponctué d’interruptions liées à la santé de l’artiste (Niki de Saint Phalle souffrait depuis 1971 d’une grave maladie pulmonaire causée par les vapeurs de polyester utilisées dans ses sculptures antérieures, les Nanas). Plusieurs sculptures sont vivables intérieurement : l’Impératrice, sphinx mosaïqué de quinze mètres de haut, abrite un appartement où l’artiste vécut plusieurs années entre 1989 et 1994. La douche est carrelée en miroirs noirs, le sol en mosaïque, le plafond en éclats de céramique blanche.
Quelles sont les sculptures principales ?
Les vingt-deux arcanes majeurs sont représentés selon une lecture personnelle. La Roue de la Fortune ouvre le parcours sous forme d’une roue monumentale en mosaïque colorée. L’Empereur prend la forme d’un château bleu et or de huit mètres de haut, partiellement habitable, surmonté d’une tour. L’Impératrice est le sphinx mentionné, sans doute l’œuvre la plus célèbre du parc. Le Magicien, monstre à plusieurs têtes recouvert de miroirs cassés, fait écho aux pratiques alchimiques.
L’Arbre de Vie, l’Étoile, le Soleil, la Lune et la Mort ponctuent le parcours dans des configurations variées : certaines sont des statues isolées, d’autres des bâtiments, d’autres encore des bassins ornementaux. Les Amoureux prennent la forme d’un Adam et d’une Ève mosaïqués qui s’embrassent au sommet d’un pilier. Le Jugement est un autel sur fond rouge sang. Tous les arcanes utilisent les mêmes matériaux mais varient considérablement de taille, de couleur dominante et de complexité formelle.
Quelle technique mosaïque exactement ?
Le procédé relève du trencadís gaudien et de l’opus rusticum antique, technique grossière d’assemblage de fragments irréguliers. Aucune tesselle taillée, aucun motif géométrique préétabli, aucune contrainte de format. Les éclats utilisés mesurent entre 1 et 10 centimètres dans leurs plus grandes dimensions, choisis pour leur couleur et leur forme accidentelle. La résine époxy et le ciment-colle servent de liant. Les joints sont visibles, parfois larges, parfois quasi-nuls selon la densité d’assemblage souhaitée.
Cette technique a influencé toute une génération de mosaïstes contemporains qui ont abandonné la rigueur des compositions classiques pour explorer la libre expression matérielle. Des artistes comme la française Catherine Mandrou-Frachon, l’italienne Marcella Aliotta, l’américaine Sonia King reprennent le principe du trencadís dans des œuvres autobiographiques ou symboliques. La mosaïque cesse d’être ornementale, devient narrative.
Comment visiter le Jardin des Tarots ?
Le parc est ouvert au public d’avril à octobre, généralement de 14h30 à 19h30, sept jours sur sept. L’entrée se situe à Garavicchio, près de Capalbio, dans la province de Grosseto. Le tarif est d’environ 14 € pour les adultes, gratuit pour les enfants de moins de sept ans. La visite dure entre deux et trois heures selon le rythme. Aucune visite guidée n’est proposée : Niki de Saint Phalle souhaitait que chaque visiteur fasse sa propre expérience du parcours, dans l’esprit même de la lecture du tarot.
L’accès en voiture depuis Rome se fait en deux heures par l’autoroute A12 puis la route nationale 1 (Aurelia). En train, descendre à Capalbio Scalo, puis taxi (15 km). Il existe une boutique-librairie sur place, où l’on trouve plusieurs ouvrages publiés sur le projet et des reproductions des sculptures. La fondation Niki de Saint Phalle gère le site depuis le décès de l’artiste en 2002.
À lire et à voir
- Jardin des Tarots, Garavicchio, Capalbio (Toscane) : ouvert avril-octobre, billetterie sur place
- Niki de Saint Phalle, Tarot Cards in Sculpture, Acatos, 1985, texte de l’artiste sur le projet
- Hélène Mathez, Niki de Saint Phalle, Hazan, 2014, monographie de référence
- À voir : Hannover, où plusieurs œuvres de Niki sont visibles dans les jardins du Hauptbahnhof et dans le quartier de Herrenhausen
- À Paris, le Stravinsky Fountain près du Centre Pompidou présente plusieurs sculptures mosaïquées issues de sa collaboration avec Tinguely
Pour aller plus loin : la mosaïque contemporaine dans le dossier histoire du magazine, qui replace Niki de Saint Phalle dans le mouvement plus large d’émancipation de la mosaïque depuis 1945. Voir aussi la rubrique époque moderne et contemporaine.