Carreaux de ciment Belle Époque : histoire et usages contemporains

Les carreaux de ciment ont équipé la moitié des immeubles parisiens construits entre 1880 et 1930. Oubliés pendant un demi-siècle, ils sont revenus depuis 2010 dans une vague décorative qui n’a pas faibli. Voici ce qu’il faut savoir avant d’en poser chez soi, du procédé de fabrication aux pièges de l’entretien.
Qu’est-ce qu’un carreau de ciment ?
Un carreau de ciment est une dalle décorative fabriquée par compression à froid, sans cuisson. Sa face visible est composée d’une couche d’environ 4 millimètres mélangeant ciment blanc, marbre broyé et pigments minéraux, coulée dans un moule métallique qui dessine le motif. La face arrière est une couche de béton brut qui assure la solidité et l’épaisseur (entre 15 et 22 millimètres au total). La compression hydraulique soude les deux couches, sans recours à la cuisson en four.
Le procédé est inventé en 1850 par l’ingénieur français Étienne Larmande, qui dépose un brevet sous le nom de carreau en mosaïque comprimée. La technique se diffuse rapidement dans le sud de la France et autour du bassin méditerranéen, où la chaleur permettait un séchage rapide indispensable au procédé. La grande période industrielle s’étale entre 1880 et 1930. À son apogée vers 1900, on comptait plus de soixante manufactures actives en France, principalement en Provence et en Languedoc.
Pourquoi parle-t-on de « Belle Époque » ?
Les carreaux de ciment ont accompagné le développement urbain de la fin du XIXe siècle. Dans les immeubles haussmanniens et les maisons bourgeoises de province, ils couvrent les entrées d’immeubles, les vestibules, les cuisines de service, les salles de bains, les escaliers communs. Le motif géométrique répété, étoile à huit branches, fleur de lys, hexagones imbriqués, palmettes Art nouveau, apportait une touche décorative à des revêtements jusque-là utilitaires.
Le déclin commence dans l’entre-deux-guerres avec l’arrivée des carrelages en grès cérame produits à plus grande échelle et à coûts plus bas. Après 1945, les carreaux de ciment sont systématiquement recouverts ou arrachés lors des rénovations modernes. Plusieurs propriétaires découvrent aujourd’hui des sols Belle Époque sous des moquettes, des lino, voire des chapes de béton coulé directement sur l’original. Cette redécouverte alimente une partie de la demande contemporaine.
Où sont fabriqués les carreaux de ciment aujourd’hui ?
La fabrication artisanale traditionnelle a survécu dans trois bassins. En France, plusieurs ateliers sont actifs en Provence et en Méditerranée, dont Carocim à Aubagne, fondé en 1996 sur les anciens locaux d’une manufacture historique. Au Maroc, les fabriques de Marrakech, Fès et Casablanca produisent en grandes séries pour le marché européen ; Popham Design et Bert & May travaillent avec ces ateliers. Au Portugal, plusieurs manufactures de Lisbonne et Porto reprennent les motifs anciens des azulejos pour les transposer en carreaux de ciment épais.
Le procédé reste manuel. Une compression hydraulique remplace la presse à vis ancienne, mais le mélange des pigments, la pose dans le moule, l’extraction et le séchage à plat (qui dure trois à six semaines avant que le carreau soit utilisable) restent identiques au procédé de 1850. La cadence d’un atelier sérieux ne dépasse pas quelques centaines de carreaux par jour et par ouvrier, contre plusieurs milliers dans une usine de grès cérame industriel.
Quels prix et quelles applications ?
Trois segments structurent le marché. Le carreau de ciment artisanal français se vend entre 80 et 200 € le mètre carré pour la fourniture, selon la complexité du motif (uni, deux couleurs, quatre couleurs, dégradé). Le carreau marocain de qualité comparable descend à 50-130 € le mètre carré, économies de main-d’œuvre obligent. Le carreau effet ciment en grès cérame, imitation industrielle, coûte entre 20 et 60 € le mètre carré et offre un rendu acceptable à condition d’accepter les répétitions de motifs visibles à la pose.
Les applications les plus fréquentes restent les entrées d’appartement (un mètre carré seulement, donc surface manipulable financièrement), les salles de bain de taille moyenne, et les cuisines en revêtement de sol ou en crédence basse. L’usage en sol entier d’une pièce de vie reste rare à cause du coût et de la fragilité du matériau aux chocs mécaniques (un carreau de ciment se fissure plus facilement qu’un grès cérame).
Comment poser et entretenir un carreau de ciment ?
La pose demande des précautions que les carrelages standards ne nécessitent pas. Le support doit être parfaitement plan : un carreau de ciment ne tolère pas les irrégularités supérieures à 1 millimètre sur 2 mètres. La pose se fait sur double encollage (mortier-colle plus pâte de chaux) selon les recommandations des fabricants français. Les joints sont obligatoirement étroits (1,5 à 2 mm) avec un mortier teinté assorti au carreau pour préserver la lisibilité du motif.
L’imperméabilisation est la phase la plus critique. Le carreau de ciment est poreux par nature ; il absorbe l’eau, les graisses et les pigments. Avant l’usage, il faut appliquer un bouche-pores spécifique (de type Litokol KP90 ou équivalent), puis une cire d’huile de lin sur deux à trois couches, ou une résine acrylique imperméabilisante. Cette opération doit être renouvelée tous les deux à cinq ans selon l’usage. Sans cette protection, un carreau de ciment dans une cuisine se tache irréversiblement aux premières utilisations.
L’entretien courant exclut les produits acides (vinaigre, anti-calcaire, désinfectants forts) et les abrasifs (paille de fer, brosse métallique). Le nettoyage se fait à l’eau claire avec savon noir ou savon de Marseille dilué. Une serpillière humide essorée, jamais détrempée. Cette discipline d’entretien rebute certains acheteurs, mais elle est la contrepartie de la durée de vie : un carreau de ciment bien entretenu dure plusieurs siècles, là où un carrelage industriel devient terne après vingt à trente ans.
Carreau de ciment et mosaïque : la confusion fréquente
Beaucoup de descriptions commerciales parlent de mosaïque comprimée ou de mosaïque en ciment pour désigner les carreaux de ciment. Cette terminologie est techniquement incorrecte. Une mosaïque est composée de tesselles distinctes assemblées une à une dans un mortier. Un carreau de ciment est un élément unitaire fabriqué d’un seul tenant, dont le motif coloré est obtenu par moulage et non par assemblage de fragments.
La parenté esthétique est néanmoins réelle. Les motifs géométriques répétitifs des carreaux de ciment puisent dans le vocabulaire ornemental des pavements mosaïques antiques et médiévaux. Un pavement cosmati du XIIIe siècle et un sol en carreaux de ciment de 1900 partagent souvent la même grammaire : étoile centrale, étoiles secondaires, bandeau périphérique, médaillon de raccord. La différence relève de la technique de fabrication, pas du langage visuel.
À lire et à voir
- Carocim, Aubagne (Bouches-du-Rhône) : visite de la manufacture sur réservation, vente directe
- Musée du carreau de ciment, Mosquera (Espagne) : collection historique et démonstrations techniques
- Pour les sols anciens : avant rénovation, demander un avis à un artisan spécialisé en restauration de carreaux de ciment ; certains peuvent être démontés, restaurés et reposés à l’identique
- Anne-Sophie Gourand, Carreaux de ciment : tendances et inspirations, Massin, 2018
Pour aller plus loin : la rubrique terrazzo, cosmati et ciment pour d’autres articles sur ces marqueteries de pierre, et la rubrique salle de bain où les carreaux de ciment apparaissent dans plusieurs ambiances. Voir aussi cuisine et crédence pour les applications en cuisine.