Plats et assiettes en terre cuite crue posés à côté de pièces recouvertes d'un émail blanc brillant.

La faïence de Moustiers : histoire, décors et comment la reconnaître

Moustiers-Sainte-Marie, dans les Alpes-de-Haute-Provence, a produit pendant près de deux siècles une faïence à l’émail blanc reconnue bien au-delà de la Provence. Sa lecture tient à deux choses : la chronologie des fabriques, du XVIIe au XIXe siècle, et l’examen de la pièce elle-même, émail, palette, décor. Voici comment relier les deux.

L'essentiel

La faïence de Moustiers se comprend d’abord par ses ateliers, ensuite par l’émail et le décor de chaque pièce.

  • Une faïence est une terre cuite recouverte d’un émail blanc, peinte, puis recuite.
  • Pierre Ier Clérissy est qualifié de maître faïencier en 1679. Olérys introduit la polychromie vers 1737.
  • Trois décors fondateurs chez Clérissy : scènes de chasse d’après Tempesta, décor à la Bérain, pièces armoriées.
  • Un émail blanc crémeux et un bourrelet d’émail à l’arrière de l’aile sont attendus ; une marque au dos ne prouve rien.
  • Le musée de la faïence de Moustiers occupe neuf salles et comporte un espace boutique.

Une faïence née à Moustiers-Sainte-Marie

Une terre cuite recouverte d’un émail blanc opaque, décorée à la main puis recuite : c’est le principe de la faïence, appliqué à Moustiers dès le XVIIe siècle.

Une faïence, c’est une terre cuite passée une première fois au four, recouverte d’un émail à l’étain qui donne ce fond blanc opaque, peinte à la main, puis cuite une seconde fois. À Moustiers-Sainte-Marie, dans les Alpes-de-Haute-Provence, ce procédé artisanal a produit une céramique exportée bien au-delà de la Provence, au point que le nom du village a fini par désigner un style de décor.

Les Clérissy, venus sans doute d’Italie, y sont installés vers 1550 comme potiers de terre. Un édit de Louis XIV ordonnant la fonte de la vaisselle d’or et d’argent pousse alors les tables vers d’autres matériaux, et le village devient un centre faïencier. Pierre Ier est qualifié de maître faïencier en 1679, date qui sert souvent de point de départ à la production moustiéraine. Le lien entre céramique émaillée et art décoratif provençal n’a rien d’isolé : l’émail coloré traverse toute l’histoire de la mosaïque, des tesselles antiques aux revêtements contemporains.

Quels ateliers ont fait la faïence de Moustiers ?

Du XVIIe au XIXe siècle, quelques familles se succèdent à la tête des fabriques, chacune apportant un décor, une palette ou un mode de cuisson.

L’histoire de Moustiers s’écrit par ateliers, souvent associés entre eux puis séparés, avec des transmissions familiales que l’on suit d’un nom à l’autre.

AtelierPériodeCe qu’on lui doit
Clérissyinstallés vers 1550 ; Pierre Ier maître faïencier en 1679 ; Antoine seul jusqu’en 1715 ; Pierre II seul à partir de 1736Première fabrique du village. Pierre II vend à Joseph Fouque. Production au grand feu, souvent en camaïeu bleu.
Olérys et Laugierassociation en 1739 ; Joseph II dirige de 1749 à 1790, puis Jean-Baptiste Chaix jusqu’en 1796Polychromie et décors de grotesques vers 1737, puis décor à la Bérain ; guirlandes, médaillons, fleurs de pomme de terre, décor au drapeau.
Fouque et Pelloquinassociation en 1749 ; Fouque rachète la fabrique Clérissy en 1783Fouque devient le plus important faïencier du village et travaille au petit feu, qu’il aurait introduit à Moustiers.
Féraud et Berbegierfabrique fondée en 1779, associés treize annéesDécor mythologique de la fin du XVIIIe siècle ; production au grand feu aux couleurs très légères.
Ferratfabrique fondée vers 1763Fours spéciaux pour le petit feu ; décor au chinois d’après Pillement, décor maritime, emprunts aux productions de l’est de la France.

La production ancienne est une faïence grand feu, ornementale, le plus souvent en camaïeu bleu. L’émail en est le cœur : sa blancheur, son brillant et sa tenue décident de la réussite d’une pièce, comme dans d’autres traditions d’émail coloré, telle celle des émaux de Briare en mosaïque. Après 1830, les fabriques ferment l’une après l’autre ; celle de Fouque tient jusqu’au milieu du XIXe siècle.

Pour replacer ces noms dans une même chronologie, la notice consacrée à la faïence de Moustiers reprend les dates atelier par atelier et signale les peintres engagés par les fabriques, dont François Viry et ses fils Jean-Baptiste et Gaspard.

Quels sont les décors typiques de Moustiers ?

Trois familles de décors structurent la production ancienne, du camaïeu bleu des Clérissy aux scènes polychromes d’Olérys, puis aux paysages au petit feu de Ferrat.

Du camaïeu bleu au polychrome

Chez les Clérissy, on distingue trois décors principaux. Les scènes de chasse reprennent les gravures d’Antonio Tempesta, graveur florentin de la Renaissance, sur de grands plats de chasse de 50 à 60 cm de diamètre dont l’aile se couvre de rinceaux, de ferronneries, de masques et de lambrequins, avec une « dentelle » qui devient de plus en plus fine. Viennent ensuite le décor à la Bérain, inspiré des ornemanistes de Louis XIV comme Jean Bérain, et les pièces armoriées encadrées d’ornements.

Vers 1737, Joseph Olérys introduit la polychromie et les décors de grotesques, puis s’associe en 1739 à Jean-Baptiste Laugier. Leur production se reconnaît à ses guirlandes, ses médaillons, ses fleurs dites de pomme de terre, ses grotesques chinois et son décor au drapeau : ce sont plutôt des pièces de service. Un peu plus tard, la fabrique Ferrat se fait une spécialité du petit feu, avec des paysages, des montgolfières et des perroquets rendus à partir de pourpre et de vert.

  • Scènes de chasse d’après les gravures d’Antonio Tempesta, sur de grands plats de 50 à 60 cm
  • Décor à la Bérain, d’après les ornemanistes de Louis XIV
  • Pièces armoriées encadrées d’ornements
  • Médaillons et guirlandes
  • Grotesques chinois et bouquets de fleurs, dont les fleurs de pomme de terre
  • Décor au drapeau et pièces de service chez Olérys
  • Paysages, montgolfières et perroquets au petit feu chez Ferrat

Cette manière de couvrir une surface d’émail blanc puis de la peindre avant recuisson rappelle d’autres traditions, sans qu’il faille les confondre : le zellige relève d’une technique de terre émaillée tout à fait différente, décrite dans l’origine du zellige et sa reconnaissance par l’UNESCO.

Comment reconnaître une faïence de Moustiers ancienne ?

L’émail, la palette, le répertoire décoratif et quelques détails de façonnage orientent le regard. Aucun de ces signes ne prouve à lui seul une date.

Commencez par la surface. L’émail d’une pièce de Moustiers est d’un blanc immaculé à teinte crémeuse. À l’arrière des plats et des assiettes, l’émailleur laisse parfois un bourrelet d’émail au niveau de l’aile, particularité du geste de couverture. Passez ensuite la main : une fêle fine se confond avec le décor à l’œil nu mais accroche le doigt, contrairement à un simple cheveu.

La palette compte autant que le dessin : bleu de Moustiers, vert olive, jaune de Naples, violet de manganèse, rouge de fer, assemblés avec une grande harmonie. Le répertoire va des scènes mythologiques et des plats à griffons et mascarons aux thèmes bibliques dans le goût de Frans Floris, aux armoiries et aux motifs tirés de gravures. Le jugement porte sur l’ensemble, forme, décor, émail, cuisson, jamais sur un détail isolé.

IndiceCe qu’il suggèreSa limite
Émail blanc crémeuxUne couverte bien maîtrisée, courante sur les pièces anciennesUne production récente peut soigner son émail tout autant
Bourrelet d’émail à l’arrière de l’aileLe geste de l’émailleur sur les plats et les assiettesSe retrouve sur des reprises et des copies
Palette bleu, vert olive, jaune de Naples, violet de manganèse, rouge de ferLe jeu de couleurs régionalCette palette a été reprise par des ateliers modernes
Scène gravée, mythologique ou de chasseL’inspiration des graveurs et ornemanistesUn décor gravé se recopie facilement
Marque au dosL’atelier revendiqué par le fabricantUne marque ne suffit pas à authentifier une pièce

La confusion la plus fréquente oppose une pièce du XVIIIe siècle à une production récente au décor dit « vieux moustiers ». Une cuisson, une épaisseur ou une usure se reproduisent volontairement. La même prudence vaut pour les pièces anciennes qui égarent le regard, comme celles en pâte de verre, où l’examen de la matière prime sur toute signature.

Reproductions et relance du XIXe et du XXe siècle

La reconnaissance tardive de Moustiers a nourri un marché de copies. Les pièces récentes au décor « vieux moustiers » sont aujourd’hui nombreuses.

Au XIXe siècle, l’histoire des faïences de Moustiers est oubliée et les productions sont souvent attribuées à Rouen ou à Marseille. Leur redécouverte revient au directeur du musée de la céramique de Sèvres, Denis Désiré Riocreux. Le premier ouvrage consacré à ce centre de production paraît en 1863 sous la plume du baron Jean Charles Davillier, qui dépouille les archives municipales, distingue plusieurs manufactures et repère l’influence du graveur Antonio Tempesta dans les décors.

Main anonyme tenant un pinceau fin au-dessus d'un plat en terre cuite émaillé de blanc.

Cet intérêt relancé au XIXe siècle explique la place du décor traditionnel dans la production du XXe siècle. Des faïenceries du village façonnent et peignent encore aujourd’hui des pièces inspirées des décors anciens, vendues comme production contemporaine. Un pot de cheminée au décor « vieux moustiers » acheté neuf appartient à cette famille, même s’il est réalisé à Moustiers.

Avant d’acheter, demandez la date de fabrication et le nom de l’atelier. Retournez la pièce et regardez le dos, la couverte, les traces de cuisson. Comparez ensuite avec des pièces de musée plutôt qu’avec des photos de vente, où l’éclairage et la retouche faussent la lecture des couleurs.

Où voir de la faïence de Moustiers ?

Le musée de la faïence du village est le point de départ naturel, complété par plusieurs collections publiques en France et aux États-Unis.

Le musée de la faïence de Moustiers-Sainte-Marie occupe neuf salles. La visite explique pourquoi le village était un lieu propice à cette fabrication et suit l’évolution des décors, des formes et des couleurs. S’y ajoute un espace boutique, avec des livres et des cartes postales. Les jours et heures d’ouverture se vérifient sur le site officiel du musée, où sont aussi annoncés les événements de saison.

Des pièces de Moustiers figurent dans plusieurs collections publiques : le musée national de céramique de Sèvres, le musée des Arts décoratifs, de la Faïence et de la Mode à Marseille, le musée Louis Vouland à Avignon, le musée des arts décoratifs et du design de Bordeaux, le musée des beaux-arts de Carcassonne, le musée d’art et d’histoire de Provence à Grasse, le musée du Vieil-Aix à Aix-en-Provence, ainsi que le Museum of Fine Arts de Boston, qui conserve un plat peint par Gaspard Viry. L’apothicairerie de l’hôpital de Castelnaudary en possède également, dans un cabinet non ouvert au public.

Pour qui veut se former l’œil, la comparaison en musée reste le meilleur entraînement avant une vente ou un achat. D’autres ressources sur les institutions, les ouvrages et les matières sont réunies dans la page de ressources du magazine.

Questions fréquentes

Comment savoir si c’est du vrai Moustiers ?

Le mot désigne aujourd’hui deux choses : la production ancienne du village et un style de décor bleu repris par de nombreux ateliers. Un pot de cheminée ou un plat au décor « vieux moustiers » acheté neuf est une production contemporaine, même façonné et peint à Moustiers. Demandez la date de fabrication et le nom de l’atelier avant de conclure quoi que ce soit.

Comment reconnaître une vraie faïence de Moustiers ancienne ?

Commencez par l’émail : un blanc immaculé à teinte crémeuse, avec souvent un bourrelet d’émail à l’arrière de l’aile des plats et des assiettes. Regardez ensuite la palette, bleu de Moustiers, vert olive, jaune de Naples, violet de manganèse, rouge de fer, puis le répertoire du décor. Aucun signe isolé ne prouve une date, pas même une marque au dos.

Quels sont les décors typiques de Moustiers ?

Chez Clérissy, trois décors dominent : les scènes de chasse d’après les gravures d’Antonio Tempesta, sur de grands plats dont l’aile se couvre de rinceaux et de lambrequins, le décor à la Bérain, et les pièces armoriées. Viennent ensuite les médaillons, les guirlandes et les bouquets, les grotesques d’Olérys, puis les paysages au petit feu de Ferrat.

Où voir de la faïence de Moustiers ?

Au musée de la faïence de Moustiers-Sainte-Marie, qui occupe neuf salles et comporte un espace boutique. Des pièces sont aussi exposées au musée national de céramique de Sèvres, au musée des Arts décoratifs, de la Faïence et de la Mode à Marseille, au musée Louis Vouland à Avignon et au Museum of Fine Arts de Boston. Vérifiez jours et heures sur le site officiel du musée.

C’est quoi un moustier ?

« Moustier » est un ancien mot français qui désigne un monastère, et le nom du village, Moustiers-Sainte-Marie, s’y rattache. Le terme n’a rien à voir avec la technique céramique. Il ne faut donc pas le confondre avec l’expression « vieux moustiers », qui désigne aujourd’hui un décor traditionnel bleu ou polychrome repris par les ateliers.

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