Tesselles de verre et d'émail non assemblées, vues de près sur un fond neutre

Odorico et la mosaïque Art déco : où voir leurs œuvres à Rennes et dans l’Ouest

À Rennes, on ne marche pas longtemps sans passer devant un décor signé Odorico. Deux générations de mosaïstes frioulans y ont installé leur atelier en 1882, puis couvert l’Ouest de motifs géométriques qui doivent beaucoup à l’Art déco. Voici comment reconnaître leur style, et où voir leurs mosaïques aujourd’hui.

L'essentiel

La famille Odorico a fait de Rennes un centre majeur de la mosaïque française.

  • Isidore père (1845 à 1912) et Vincent (1848 à 1909) fondent l’atelier à Rennes en 1882, après l’Opéra Garnier et un passage à Tours.
  • Le développement vient surtout d’Isidore fils (1893 à 1945), formé à l’école des Beaux-Arts de Rennes.
  • Style Art déco : motifs géométriques colorés, granito, marbre, émaux et or, posés par inversion.
  • À Rennes, la piscine Saint-Georges, l’ancien magasin Valton et l’immeuble Poirier sont les repères les plus visibles.
  • Hors de Rennes, la Maison bleue à Angers, des façades à Vitré et l’église de Tinténiac complètent le parcours.

De Sequals à Rennes, une famille frioulane

Deux frères nés à Sequals, dans le Frioul, quittent l’Italie du Nord, travaillent à l’Opéra Garnier puis à Tours, et fondent à Rennes en 1882 un atelier de mosaïque.

Isidore (1845 à 1912) et Vincent (1848 à 1909) Odorico naissent à Sequals, dans le Frioul, au milieu du 19e siècle. Ils quittent l’Italie du Nord pour fuir la misère, rejoignent leur compatriote Gian Domenico Facchina à Paris et travaillent sur le chantier de l’Opéra Garnier. Le passage par Tours, dans l’entreprise de ciment de Joachim Novello, qui réalisait pavages, carrelages et mosaïques, précède l’installation en Bretagne.

En 1882, les deux frères fondent leur propre affaire à Rennes. Leur publicité annonce la pose de mosaïques vénitienne et romaine, de mosaïque de marbre pour dallage et de mosaïques en émaux et or. Le marché est alors presque inexistant dans l’Ouest : l’atelier impose une technique sans tradition locale et fait de Rennes un centre de production de premier plan, dans une longue histoire de la mosaïque qui s’écrit aussi loin de l’Italie.

Les ouvriers sont en très grande majorité italiens, originaires du Frioul, parfois saisonniers : certains viennent travailler l’hiver à Rennes et rentrent au village à la belle saison. Les familles italiennes se répartissaient les régions françaises pour ne pas se concurrencer, et les Odorico avaient pris l’Ouest.

Qui était Isidore Odorico fils ?

Né à Rennes en 1893, mort en 1945, il reprend l’atelier familial après la Grande Guerre et lui donne son visage Art déco, en collaboration avec les architectes de l’Ouest.

Né le 30 octobre 1893 à Rennes et mort le 27 février 1945 dans la même ville, Isidore Odorico fils reprend l’entreprise familiale après la Première Guerre mondiale. Formé à l’école des Beaux-Arts de Rennes, il crée des motifs inspirés de manière personnelle par l’Art déco, alors répandu. Il ne se contente pas d’exécuter un dessin d’architecte.

Sa vie ne se résume pas à l’atelier. En 1910, le journal L’Ouest-Éclair mentionne sa présence dans l’équipe 3 du Stade Rennais. Il collabore surtout avec des architectes, essentiellement dans l’Ouest de la France, sur des bâtiments publics comme privés.

Deux repères documentés. L’architecte Yves Le Moine construit en 1939 à 1940 une maison pour le mosaïste, à l’emplacement des premiers locaux de l’entreprise ; elle figure dans les bases du patrimoine. En 1927, Isidore Odorico est appelé par Georges-Robert Lefort, architecte de la Maison Saint-Yves à Rennes, pour réaliser la décoration intérieure.

L’essor de l’atelier se joue donc surtout avec Isidore fils, entre les deux guerres. Le père avait posé les fondations ; le fils a donné à l’entreprise son vocabulaire décoratif.

Qu’est-ce qui caractérise une mosaïque Art déco ?

Des motifs géométriques colorés qui épousent l’architecture, sur des matériaux italiens (granito, marbre, grès, émaux et or), posés par inversion pour des commanditaires publics et commerciaux.

Un décor Art déco se reconnaît d’abord à sa géométrie. Losanges, chevrons, rectangles imbriqués, frises : les motifs sont colorés et suivent l’architecture plutôt que de la masquer. Ils se déploient sur les soubassements, autour des embrasures, sur les sols, en frise ou en tapis, jusque dans les salles de bains.

  • Matériaux de tradition italienne : granito, marbre, grès, émaux et or.
  • Pour la piscine Saint-Georges, des émaux de Briare.
  • Une pose par inversion, à l’origine du succès commercial de l’atelier.
  • Des commanditaires variés : piscines, devantures de magasins, immeubles, salles de bains, décors religieux.

Le répertoire ne sort pas d’un catalogue recopié. Isidore fils puise dans l’Art déco de façon personnelle, ce qui explique qu’on le tienne pour un créateur et non pour un simple exécutant. Les émaux de Briare employés à la piscine Saint-Georges en sont un repère, comme les tesselles de marbre, de grès ou de pâte de verre qui composent les fonds. Cette géométrie tranche avec la céramique brisée du trencadís de Gaudí, où l’irrégularité fait le motif.

Le contexte joue aussi. Entre les deux guerres, on construit beaucoup pour des raisons esthétiques et hygiénistes ; les commanditaires sont publics ou commerciaux, et l’atelier répond aux deux. C’est la période où la mosaïque moderne trouve ses lettres de noblesse, à Rennes comme ailleurs.

Où voir des mosaïques Odorico à Rennes ?

Les décors les plus accessibles se lisent depuis la rue ou depuis les parties communes : piscine Saint-Georges, ancien magasin Valton, immeuble Poirier, et plusieurs commerces du centre.

Rennes conserve le plus grand nombre de décors accessibles. Certains sont des équipements publics, d’autres des façades ou des sols de commerces : on les regarde depuis la rue ou en entrant, sans rien toucher.

LieuAdresseType de bâtimentCe qu’on y voit
Piscine Saint-Georges2 rue GambettaPiscine municipaleDécor en émaux de Briare des années 20, classée monument historique
Ancien magasin Valton4 rue d’AntrainAncien commerce à charpente d’acierDécor attribué à Isidore Odorico, daté de 1930
Immeuble Poirier7 avenue JanvierImmeuble d’habitation des années 20Mosaïques et tesselles d’or, balcons arrondis
Ancienne maison de la famille OdoricoRue Joseph SauveurMaison, aujourd’hui crêperie et salon de théDécor intérieur, salle de bains comprise
Alaska14 rue Dupont des LogesAncien garage, aujourd’hui café et brocanteSol en céramique
Hibou Grand DucRue Dupont des LogesBar de quartierSol en mosaïque daté de 1930
Maison MadeleineBoulevard de la Duchesse AnneÉpicerie et restaurantMosaïque intacte intégrée à la décoration
Maison Saint-YvesRennesBâtiment religieux et culturelDécoration intérieure de 1927, architecte Georges-Robert Lefort
Mains anonymes triant des tesselles, pince à molettes posée sur un lit de tesselles

La liste n’est pas close. D’autres commerces du centre, une ancienne poissonnerie place Sainte-Anne, une façade place Saint-Michel, des sols de boutiques rue Leperdit et rue Chateaurenault, gardent des décors attribués à la famille.

Beaucoup de ces décors se lisent depuis la rue, sur les façades, les seuils et les paillassons d’entrée. Pour les intérieurs, l’accès dépend des jours et heures d’ouverture des commerces ou des établissements : mieux vaut vérifier sur place ou auprès d’un office de tourisme que compter sur une visite improvisée.

Angers, Vitré, Tinténiac : Odorico hors de Rennes

L’atelier a essaimé dans tout l’Ouest : Rennes, Nantes, Angers, Laval, Saint-Brieuc. À Angers, la Maison bleue recouvre toute sa façade de mosaïque.

Angers possède l’un des ensembles les plus remarquables. La Maison bleue, boulevard Foch, a sa façade entièrement recouverte de mosaïque, un décor où les motifs couvrent le bâtiment de haut en bas. La ville d’art et d’histoire d’Angers en fait un point fort de ses visites.

À Vitré, plusieurs bâtiments portent encore des mosaïques visibles, dont la brasserie Odorico. À Tinténiac, l’église de la Sainte-Trinité, construite au début du 20e siècle par l’architecte Arthur Regnault, abrite une œuvre d’Isidore Odorico, posée dans un édifice aux pignons décrochés et à la tour lanterne octogonale.

Le reportage de l’INA consacré à Odorico, mosaïstes Art déco, rattache encore la Maison du Petit Carhuel au corpus de l’atelier. La conséquence pratique est simple : ce n’est pas un patrimoine rennais seulement, mais un patrimoine régional dispersé sur plusieurs villes, à chercher au cas par cas.

Pourquoi certaines mosaïques Odorico ont-elles disparu ou se cachent-elles ?

Pollution, transformations immobilières et revêtements posés par-dessus : plusieurs décors ont été perdus ou recouverts, d’autres ont été retrouvés lors de travaux récents.

Le constat est ancien. L’exposition rétrospective consacrée à l’atelier, présentée à Rennes de 2009 à 2010, notait déjà que la pollution et la pression de la promotion immobilière menaçaient la survie de cet héritage régional.

Les décors intérieurs sont les plus fragiles. Des habillages successifs, linoléum ou moquette, ont recouvert des sols entiers pendant des décennies ; une mosaïque importante d’Isidore Odorico a été redécouverte derrière des aménagements plus récents. D’autres décors de façade ont été perdus, faute de protection à temps.

La protection progresse sans tout régler. La piscine Saint-Georges est classée monument historique ; d’autres œuvres sont regardées comme des pièces à protéger. Beaucoup de décors restent toutefois dans des bâtiments privés, où leur sort dépend des travaux.

Précaution de visite : regarder de la rue ou depuis les parties communes, ne pas toucher ni frotter une surface ancienne, et vérifier les jours d’ouverture des bâtiments qui ne sont pas des espaces publics. Pour lire un décor, fiez-vous aux matériaux, émail, pâte de verre, granito, plutôt qu’à la couleur seule.

Questions fréquentes

Où voir des mosaïques Odorico à Rennes en une heure de marche ?

Restez dans le centre. La piscine Saint-Georges, rue Gambetta, puis l’ancien magasin Valton rue d’Antrain et l’immeuble Poirier avenue Janvier forment un premier noyau. Ajoutez la rue Dupont des Loges, où l’Alaska et le Hibou gardent des sols signés. Le tout se fait à pied depuis le centre-ville, en une heure ou deux selon les arrêts.

Qu’est-ce qui caractérise une mosaïque Art déco ?

Des motifs géométriques colorés, losanges, chevrons ou frises, qui suivent l’architecture au lieu de la couvrir au hasard. Les matériaux viennent de la tradition italienne : granito, marbre, grès, émaux et or. L’atelier Odorico y ajoute une pose par inversion et des commanditaires variés, piscines, devantures, immeubles et décors religieux.

Les mosaïques Odorico sont-elles visibles dans toute la France ?

Non, le corpus est presque entièrement occidental. L’entreprise a travaillé à Rennes, Nantes, Angers, Laval et Saint-Brieuc. Les familles italiennes s’étaient réparti les régions françaises pour éviter la concurrence, et les Odorico avaient pris l’Ouest. Hors de cette zone, les décors signés Odorico sont rares.

Peut-on voir des Odorico sans visiter Rennes ?

Oui. La Maison bleue, à Angers, couvre toute sa façade de mosaïque. À Vitré, plusieurs bâtiments dont la brasserie Odorico en gardent encore. À Tinténiac, l’église de la Sainte-Trinité, construite par Arthur Regnault au début du 20e siècle, abrite une œuvre d’Isidore Odorico. Le patrimoine est dispersé sur plusieurs villes.

Pourquoi certaines mosaïques Odorico sont-elles dans un mauvais état ?

Trois causes se cumulent : la pollution, les transformations immobilières et les revêtements posés par-dessus, linoléum ou moquette, qui ont masqué des sols entiers. Certains décors ont été retrouvés lors de travaux récents, d’autres ont disparu. La piscine Saint-Georges, elle, est classée monument historique.

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