Sans tesselles, pas de mosaïque. Le mot vient du latin tessella, diminutif de tessera qui désignait à Rome un petit cube, un jeton, parfois une plaquette de métal servant de laissez-passer. Toute l’histoire de l’art mosaïque tient dans ce passage du jeton au pigment.
Qu’est-ce qu’une tesselle exactement ?
Une tesselle est un fragment de matière dure, généralement de forme cubique ou pavée, taillé pour entrer dans la composition d’une mosaïque. Sa taille oscille entre un et vingt millimètres de côté selon l’usage. Plus la tesselle est petite, plus le détail possible est fin. À Pompéi, certaines tesselles utilisées pour les visages des grands pavements descendent sous le millimètre — leur fabrication relève alors de la dentelle de pierre, et la densité atteinte dépasse cent cinquante tesselles au centimètre carré.
Le terme général couvre une réalité matérielle très diverse : marbre, calcaire, pâte de verre, émail, terre cuite, nacre, ardoise, métal. Toutes ces matières partagent une propriété commune. Elles doivent résister à la coupe sans s’effriter, et présenter une face de couleur stable une fois polie. C’est cette double contrainte qui a façonné toute l’évolution des matériaux mosaïques depuis trois millénaires.
Comment est-on passé du galet à la tesselle taillée ?
Les premières mosaïques connues n’utilisent pas encore de tesselles taillées. Vers le VIIIe siècle avant notre ère, les artisans grecs ramassent sur les plages des galets ronds qu’ils trient par couleur : blancs, noirs, gris, ocres, plus rarement rouges. Ils les enfoncent dans un mortier frais, à plat. La technique porte un nom, l’opus lapilli. Les pavements de Gordion en Phrygie, ceux du palais de Pella en Macédoine, montrent ce que cette méthode permet de réaliser : des scènes complètes, parfois figuratives, avec un grain assez grossier mais une lisibilité étonnante.
Le saut technique se produit autour du IIIe siècle avant notre ère, dans les ateliers hellénistiques. Les artisans cessent d’utiliser les galets bruts et se mettent à tailler de petits cubes de pierre, à peu près identiques. La régularité change tout. Les surfaces deviennent plus denses, les dégradés plus fins, les détails plus précis. La tesselle est née. Elle deviendra, sous Rome, l’unité élémentaire d’un art industriel.
Quels matériaux utilise-t-on pour fabriquer une tesselle ?
Les Romains taillent leurs tesselles dans tout ce qui résiste : marbre blanc et coloré, calcaire dur, grès, ardoise, terre cuite. Les ateliers gardent à portée de main des stocks de chutes triés par teinte. Pour les visages et les détails, on travaille avec des tesselles minuscules, un à deux millimètres de côté, taillées dans des marbres aux nuances proches. Ce procédé porte un nom particulier, l’opus vermiculatum, du latin vermis, le ver : les contours dessinent des sillons aussi fins que la trace d’un lombric.
L’arrivée du verre change la donne, sans doute dès le Ier siècle de notre ère. Les artisans utilisent d’abord des pâtes opaques imitant la pierre, puis explorent toutes les transparences. La grande nouveauté byzantine consistera à appliquer une feuille d’or entre deux couches de verre clair, la smalti d’oro, qui éclate à la lumière des bougies dans la pénombre des basiliques. Le procédé existe toujours : les ateliers Orsoni à Venise le pratiquent depuis 1888 selon des méthodes restées artisanales.
D’autres matériaux ont nourri la pratique au fil des siècles. La nacre et l’ivoire chez certains ateliers byzantins. Les pierres semi-précieuses (malachite, lapis-lazuli, rhodonite) dans la mosaïque florentine et son adaptation russe. Le grès cérame industriel dans l’architecture moderne. Plus récemment, toutes sortes de matières recyclées chez les artistes contemporains : céramique brisée, miroir cassé, capsules de bouteilles, plaques de circuit imprimé pour les œuvres pixel-art urbaines d’Invader.
Quels sont les fournisseurs historiques de tesselles ?
Quatre lieux européens concentrent la quasi-totalité de la production professionnelle de tesselles haut de gamme depuis le XIXe siècle.
Émaux de Briare (Loiret, France). La manufacture fondée en 1837 par Jean-Félix Bapterosses pour produire des boutons de porcelaine se reconvertit dans la mosaïque à la fin du siècle. Les émaux de Briare sont des carreaux de grès cérame émaillé en deux faces, disponibles dans plusieurs dizaines de teintes, qui équipent encore aujourd’hui de nombreuses piscines, façades et pavements décoratifs en France. L’usine est toujours active et propose des visites guidées.
Orsoni Venezia 1888 (Cannaregio, Venise). Fondée par Angelo Orsoni au XIXe siècle, cette fonderie de verre vénitienne reste la référence mondiale pour les smalti traditionnels et les feuilles d’or 24 carats à mosaïque. Les fours produisent encore les pâtes selon les recettes anciennes. Orsoni a fourni les ateliers du Vatican, l’Opéra Garnier de Paris, la Sagrada Família de Barcelone et de nombreux chantiers de restauration contemporains.
Fonderia Spilimbergo (Frioul). Les ateliers du Frioul, foyer historique de l’émigration mosaïste italienne, alimentent depuis le XIXe siècle les chantiers européens en pâtes de verre colorées. La Scuola Mosaicisti del Friuli, fondée en 1922 à Spilimbergo, forme aujourd’hui une partie des restaurateurs professionnels travaillant dans le monde entier.
Studio Vaticano del Mosaico (cité du Vatican). Atelier fondé en 1576 pour produire des copies en mosaïque des tableaux d’autel de la basilique Saint-Pierre. Le studio fabrique encore en interne plusieurs milliers de teintes de smalti calibrés, et reste actif pour la restauration patrimoniale. Il n’est pas un fournisseur commercial mais conserve un savoir-faire technique inégalé.
Comment taille-t-on une tesselle ?
L’outil principal du mosaïste reste la marteline, un petit marteau à pointe trempée, qui fend la pierre d’un coup sec contre un coussin métallique appelé tranchet. La taille se fait à la main, tesselle par tesselle. Le bon mosaïste reconnaît au son si la pierre est saine. Les chutes ne se jettent jamais : un atelier conserve des bacs entiers triés par taille et par teinte, parfois constitués sur plusieurs décennies.
Pour les pâtes de verre, la technique varie. Les smalti Orsoni sont livrés sous forme de galettes (les pizze) de 30 cm de diamètre que l’artisan brise au marteau avant de tailler chaque éclat à la pince spéciale ou à la marteline. Le verre tendre des pâtes vénitiennes se travaille différemment du marbre dur : moins de force, plus d’angle, et un coup sec porté en biais pour obtenir l’éclat conchoïdal recherché.
Les ateliers contemporains intègrent souvent des outils mécaniques pour le débitage initial : scie diamantée pour les plaques de marbre, fendeuse pneumatique pour les blocs de grès. La taille fine reste pourtant manuelle dans tous les ateliers d’art. Aucune machine n’égale la sensibilité d’un mosaïste expérimenté pour adapter la forme à l’emplacement précis.
Quelle est la différence entre méthode directe et méthode indirecte ?
La pose suit deux logiques opposées. La méthode directe place chaque tesselle sur le mortier frais, à l’endroit final. C’est la technique de l’Antiquité, encore utilisée pour les pavements et les petits formats. L’artisan voit directement le résultat à mesure qu’il avance, et peut ajuster sur le vif. L’inconvénient : la mosaïque ne peut se réaliser qu’à pied d’œuvre, ce qui multiplie le temps de chantier et oblige le mosaïste à se déplacer.
La méthode indirecte, théorisée au XIXe siècle par le Frioulan Giandomenico Facchina, prépare la mosaïque à l’envers, en atelier, collée à l’envers sur un support provisoire de papier épais ou de gaze. Le panneau ainsi obtenu se transporte et se pose comme une dalle. Cette technique a permis l’industrialisation de la mosaïque à l’époque de Facchina et de l’Opéra Garnier, et reste aujourd’hui dominante pour les grands chantiers contemporains.
Une variante mixte existe, la méthode double inverse. La mosaïque est d’abord assemblée à l’endroit sur un support souple, photographiée pour vérification, puis retournée et collée sur le support définitif. Cette méthode permet à l’artisan de garder le contrôle visuel pendant la composition tout en bénéficiant de l’industrialisation de la pose.
Pourquoi les tesselles byzantines sont-elles inclinées ?
Sur les pavements, les tesselles sont posées bien à plat : on marche dessus. Sur les murs et les voûtes, en revanche, les mosaïstes byzantins ont compris très tôt qu’une légère inclinaison de chaque tesselle d’or accroche mieux la lumière. La surface devient vibrante, presque liquide quand on la regarde de profil. Cette technique n’est pas neutre. Elle transforme une image en source lumineuse, et participe à la mise en scène spirituelle propre à la mosaïque byzantine.
Le débat sur la lisibilité, image plate contre image vivante, traverse toute l’histoire de la mosaïque. Les Romains préféraient le grain doux et la couleur juste. Les Byzantins ont choisi l’éclat. Au XIXe siècle, les ateliers vaticans cherchent à imiter la peinture, tesselle par tesselle invisible, jusqu’à atteindre des résolutions de plusieurs centaines de tesselles au centimètre carré. Le XXe siècle revient à la matière brute : on voit le joint, on voit la fragmentation, on revendique l’artisanat.
Où en est le marché contemporain de la tesselle ?
Le marché des tesselles haut de gamme reste un marché de niche, dominé par quelques fabricants historiques et alimentant principalement trois débouchés : la restauration patrimoniale, la décoration intérieure haut de gamme (piscines, salles de bains, façades commerciales), et l’art contemporain. Les prix varient considérablement selon la matière : de quelques euros le kilo pour le grès cérame industriel à plusieurs centaines d’euros le kilo pour les smalti d’or 24 carats.
La tesselle industrielle, fabriquée par découpe automatisée de grès cérame émaillé, équipe la majorité des piscines collectives et privées contemporaines. Elle est vendue en plaques préassemblées sur trame textile, prête à poser. Cette industrialisation a contribué à banaliser l’usage de la mosaïque en décoration tout en maintenant un marché parallèle pour les pièces artisanales sur mesure.
Plusieurs créateurs contemporains travaillent aujourd’hui avec des tesselles non-conventionnelles. Bisazza, fabricant italien fondé en 1956, produit des mosaïques de verre destinées à l’architecture et au design d’intérieur, en collaboration régulière avec des designers internationaux. La marque a contribué à réintroduire la mosaïque dans le vocabulaire architectural contemporain via des collaborations avec Marcel Wanders, Tord Boontje, Patricia Urquiola.
À lire et à voir
- Roger Ling, Ancient Mosaics, Princeton University Press, 1998
- Henri Stern, Recueil général des mosaïques de la Gaule, CNRS Éditions, plusieurs volumes
- Visiter les pavements du Musée gallo-romain de Lyon-Fourvière, parmi les mieux conservés en France
- Voir une démonstration de taille à la marteline lors des journées du patrimoine, dans les ateliers de restauration mosaïstique
- Visite de la manufacture Orsoni à Venise (sur rendez-vous), témoignage vivant de la production traditionnelle de smalti
- Musée des Émaux de Briare (Loiret), accessible aux visiteurs
Lire aussi dans le magazine : Mosaïque grecque, Mosaïque romaine, La mosaïque en bref. Retour au dossier complet.